II. E. Par son action l'UNEF a un effet repoussoir pour la citoyenneté en germe
L'UNEF est bien souvent la première expérience d'un engagement collectif pour les jeunes. Lorsque cette première expérience est une campagne électorale ou l'adhésion à l'UNEF, dans les conditions décrites ci-dessus, elle risque de susciter une déception durable vis à vis de l'action collective.
De ce point de vue, son faible taux d'adhésion comme l'absence de ré-adhésion démontrent qu'au lieu d'attirer et de participer à la construction de nouveaux citoyens, l'UNEF les fait fuir et les éloigne de ce qui devrait être sa vocation première.
Véritable repoussoir, l'UNEF joue contre l'avenir en alimentant une image négative des structures collectives en général et syndicales en particulier.
1. Des initiatives locales limitées, sans débouché national.
1.1.Les limites d'un fonctionnement très centralisé.
Nous l'avons dit précédemment, les jeunes sont disponibles pour l'action collective mais il veulent maîtriser leur engagement. Or pour pouvoir agir directement et concrètement sur son environnement, il est important d'intervenir à un niveau approprié. Dans l'enseignement supérieur, le niveau local permet à des militants de connaître précisément les problèmes, d'élaborer des solutions concrètes pour apporter des réponses efficaces dans leur université.
Avec son but de recruter un type de militant, prêt à subordonner ses aspirations personnelles à un moule prédéterminé, l'UNEF a besoin d'un fonctionnement centralisé. Et c'est bien là le problème. En faisant ce choix, l'UNEF cherche à limiter les initiatives locales. Sinon elle « risque » de laisser se développer en son sein des positionnements fondés sur la réalité des universités et non sur les dogmes édictés nationalement. Ce risque est inacceptable pour la direction de l'UNEF.
Elle met donc tout en œuvre pour conserver une emprise nationale sur l'activité menée par les équipes locales. Chaque semaine, par le biais du bulletin interne, le bureau national envoie les consignes dans les UNEF locales. Elles sont accompagnées au minimum d'un nouveau tract, des motions types à présenter dans les conseils d'université, des lettres types à envoyer aux institutionnels...
Depuis la rentrée 2002 les structures locales ont ainsi été noyées sous 25 à 30 tracts nationaux. Tous les sujets de société y sont passé : retraites, MI-SE, appel aux grèves de l'éducation nationale, la loi Perben, décentralisation, guerre en Irak, etc… Pour veiller à la bonne application des consignes nationales et à ce que la campagne nationale prioritaire soit bien menée, un membre du bureau national descend toutes les semaines dans la ville universitaire qui est la « succursale » dont il a la charge.
Dans ce contexte de contrôle, de surveillance et de mise sous pression permanente, difficile pour un militant de prendre une initiative, d'agir selon ses envies et ses convictions, sans prendre le risque d'être réprimandé ou mis à l'écart.
1.2. Une absence de débouché de l'intelligence locale.
L'intervention « du suivi » dans l'activité locale varie en fonction des équipes. Certaines ne fonctionnent que lorsque le responsable national est présent et se substitue aux responsables locaux. Dans les autres cas, il apporte « la ligne » de façon hebdomadaire. Son rôle de lien entre le local et le national fonctionne à sens unique.
Son rôle n'est pas de « faire remonter » des idées, des campagnes susceptibles d'enrichir les positions, les projets nationaux ou d'être reprises par d'autres équipes. A l'UNEF, le travail local a une portée et un intérêt limité : il ne nourrit pas les activités nationales.
C'est profondément dommageable. Au plan local, l'UNEF est diverse et n'est pas à mettre à la même enseigne. Certaines structures locales font preuve d'un vrai dynamisme et déploient des trésors d'ingéniosité. Mais le fonctionnement national nivelant de l'UNEF lamine ces initiatives, cette intelligence locale. C'est même pire que cela puisque les structures locales pâtissent de la mauvaise image nationale de l'UNEF auprès des étudiants.
2. Le radicalisme comme première image du syndicalisme.
Pour changer l'environnement, l'appréhender, comprendre la complexité du réel et savoir à quels niveaux agir, qu'offre l'UNEF ? Un discours radical, stigmatisant, simpliste. La prise en compte du réel ? Elle est absente. Les propositions concrètes au plus proche des problèmes des étudiants ? Elles n'existent que très rarement. L'UNEF symbolise pour la plupart des étudiants l'éloignement des structures d'engagement de leurs véritables aspirations.
Quels moyens d'action propose t-elle ? Distribuer des tracts, crier des slogans, et passer des nuits entières dans les batailles d'appareil. Les mouvements étudiants? Elle s'évertue à les récupérer, avec les groupuscules d'extrême gauche. Bien souvent c'est le mur, l'inefficacité, au bout du mouvement et l'action collective s'en trouve bien souvent complètement décrédibilisée aux yeux des jeunes. Elle fini par être vécue comme manipulatrice par essence. Dans ces conditions, mieux vaut rester chacun dans son coin.
Alors que le syndicalisme salarié a fait et continue de faire des efforts considérables pour sortir de ces illusions et de ces impasses, l'UNEF se complait au contraire à cultiver des formes d'actions d'un autre âge. D'ordinaire l'innovation, l'adaptation, les changements venaient de la jeunesse, relayés par leurs structures collectives. Quel paradoxe fantastique ! Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas la jeunesse qui a changé sur ce point. Le vrai problème c'est que l'organisation « majoritaire », dans le milieu jeune le plus important (2 millions d'étudiants) est incapable de servir de caisse de résonance. L'UNEF a au contraire un effet stérilisant.
3. L'inutilité de ses actions discrédite la représentation.
Que dire enfin de l'utilité du vote aux élections étudiantes ? L'UNEF est dans beaucoup d'endroits encore majoritaire en nombre d'élus. Mais ces élus n'obtiennent que très rarement quelque chose. Leur action est perçue, souvent à juste titre, comme inefficace. Les élections aux Crous en sont l'exemple le plus vivace. L'UNEF les transforme en « référendums » successifs mais ils ne mènent à rien parce qu'ils ne sont pas suivis d'action.
Les programmes sont-ils fatalement des promesses électorales en l'air ? Les élus, des apparatchiks que l'on voit tous les deux ans pour les élections ? Le premier acte citoyen est retiré aux étudiants. La citoyenneté ainsi confisquée n'a plus beaucoup de substance, l'action collective perd encore en crédibilité alors que l'avenir, la confiance en un système de représentation démocratique, se construit aussi à ce niveau.
4. L'UNEF joue contre l'avenir.
Les jeunes connaissent souvent leurs premières expériences de l'engagement à l'université. On l'a vu, l'UNEF les fait fuir. Ceux qui adhérent ne reviennent pas ou peu. Leur premier contact n'aura pas été positif, c'est le moins que l'on puisse dire. Iront–ils ailleurs plus tard ?
Les « années facs », devraient pourtant être les années d'une découverte et d'une expérimentation de l'importance de l'action collective et organisée dans la cité.
Ainsi, l'UNEF joue surtout contre l'avenir. La citoyenneté est une base essentielle à l'existence du contrat social, au renouvellement d'une cohésion d'ensemble. On a pu constater amèrement à plusieurs reprises combien elle était effilochée, combien il était nécessaire que les structures collectives favorisent l'engagement, notamment des jeunes. Mais au lieu de participer à cette reconstruction, à cette reconquête, l'UNEF continue de briser, à la racine, la citoyenneté, la confiance dans l'action collective.