II. D. L'UNEF ne structure plus aucun mouvement étudiant
D'une façon générale, on associe souvent à l'UNEF une « capacité de nuisance » parce qu'elle aurait les moyens de faire descendre les étudiants dans la rue. Cette capacité de blocage est très largement fantasmée.
Il faut hélas bien reconnaître que c'est tout simplement l'un des éléments importants de la construction d'un rapport de forces, que cette organisation est incapable de provoquer, encore moins d'organiser ou même d'encadrer, pour faire déboucher ses revendications.
1. Quand elle n'est pas à l'initiative l'UNEF est incapable de reprendre un peu de maîtrise.
1.1. Les limites de la récupération par l'utilisation de la ressource institutionnelle.
Bien souvent, les mouvements existent sur une initiative étudiante propre et spontanée en dehors de l'UNEF, parce qu'elle est en décalage avec son milieu. Lorsqu'ils se développent sur des problématiques locales et précises, que l'UNEF n'a pas vu venir, elle ne sait alors faire qu'une seule chose : elle s'y greffe et tente de les récupérer.
Les cas sont rares où la greffe prend. Ce sont les cas où le mouvement est structuré et dynamique mais ne dispose pas de relais institutionnel. Alors, le lien de l'UNEF avec les institutions nationales lui permet de combler ce manque et d'être présente. Cependant, les relations ainsi crées à cette occasion se résument à des échanges avec les meneurs du mouvement déjà existants. Ce fût par exemple le cas à l'Université de Metz au printemps 2001, où la direction nationale de l'UNEF a réussi à entrer dans les discussions finales sur un rattrapage budgétaire.
Mais lorsque des relais institutionnels autonomes existent, l'UNEF se trouve tenue à l'écart de façon définitive. C'est souvent le cas dans les mouvements communs entre les profs et les étudiants. Les exemples des mouvements en Staps (filière sportive) à la rentrée 2001 et 2002 à Paris et en province sont tout à fait édifiants. Ces mouvements ont duré et ont débouché sur des délégations reçues au ministère. Ce n'est qu'au détour d'une conversation ou d'un Cneser auquel elle assistait que l'UNEF a découvert ces situations qu'elle ignorait... Elle n'aura été présente à aucun stade de ce mouvement, personne n'ayant jugé bon et utile de la solliciter.
1.2. Dans les foyers à problèmes, l'UNEF et l'extrême gauche, même combat !
Le deuxième cas de figure concerne les universités qui sont des foyers réguliers de problèmes et donc de mobilisation. Chaque année des problèmes de moyens financiers, de dotations en professeurs ou en encadrement administratif se posent et sont l'objet de mouvements locaux d'ampleur, bien qu'éphémères. Ces mouvements sont pour la plupart spontanés. Dans un premier temps, ils peuvent rassembler plusieurs centaines d'étudiants en Assemblée Générale. Dans ces cas de figure l'UNEF se laisse systématiquement déborder par l'extrême gauche, qui récupère les AG, tant l'UNEF se révèle incapable de faire déboucher les revendications.
Par exemple, à l'université de Montpellier 3, les mouvements sont systématiques à la rentrée depuis 4 à 5 ans. Mais ils ont rarement débouché. Tous les ans pendant quelques semaines se succèdent piquets de grèves, AG, cahiers de revendications. Chaque année, l'UNEF cherche à radicaliser le mouvement pour qu'il se propage. Ce « jusqu'au-boutisme » n'amène qu'à un échec collectif toujours plus retentissant. En bout de course, il ne reste de ces mouvements que quelques militants d'extrême gauche après lesquels l'UNEF court systématiquement pour les recruter. Certains problèmes sont pourtant bien réels et demeurent d'année en année. Inutile d'insister sur les effets destructeurs que cette attitude produit chez ceux qui en sont les premières victimes : les étudiants.
2. Quand l'UNEF tente d'impulser des mobilisations, elle se casse systématiquement les dents.
L'incantation et les déclarations enflammées sont un grand art à l'UNEF. L'appel au mouvement est un exercice obligé et récurrent au moins une fois par an. Qu'on se le dise, pour l'UNEF, depuis des années, « la rentrée sera chaude »…
Avec ces maintes tentatives, systématiquement vaines, d'impulsion de mobilisations dans les universités, l'UNEF frise le ridicule. Inutile de demander une explication sur ces échecs systématiques, il y a toujours de bonnes raisons, bien extérieures, qui ont empêché l'UNEF de mobiliser les foules sur ses mots d'ordres.
2.1. Un rituel : « la rentrée sera chaude ! »
A tous ses congrès, à tous ses Collectif Nationaux du mois de juillet l'UNEF, n'a qu'un mot d'ordre : « La rentrée sera chaude ! ». La rentrée 98 devait voir les étudiants se lever contre le rapport « Attali », en 99 contre le plan d'aménagement universitaire « Université du 3eme Millénaire », en 2000 face aux problèmes budgétaires, en 2001 pour rejeter le rapport du commissariat général au plan sur les politiques publiques vers les jeunes, en 2002 contre la réforme européenne LMD…. La liste pourrait être égrenée sans fin de ces appels restés sans suite et bien souvent plongés dans l'oubli, y compris en interne.
Pour qui s'y attarde un peu, la méthode est pourtant systématiquement reproduite : on galvanise les troupes en CN ou en congrès, on tente d'organiser des Assemblées Générales, on rédige un tract national sur un mot d'ordre globalisant et radical, que l'on tente ensuite de plaquer localement. Pour cela, on essaie de relier à ce mot d'ordre, tous les dysfonctionnements des universités, tous les problèmes thématiques et particuliers.
S'il est question de réduire les effectifs d'une filière artistique à Nantes, c'est bien sûr la faute au plan « Université du 3eme Millénaire », même s'il n'en est encore qu'au stade de la discussion. Chacun sait bien que de toute façon, il s'agira comme avec chaque réforme de « supprimer-des-filières-partout » et que « ce-libéral-de-ministre-Allègre-va-sûrement-reprendre-à-son-compte », cette « mise-en-coupe-règlée,-cette-casse-du-service-public-de-l'enseignement-supérieur » !!
Depuis des années, ces rituels sont autant d'échecs répétés. Les tracts et les AG ont bien sûr une répercussion en début d'année sur les jeunes bacheliers arrivant à l'université. Mais les étudiants s'en détournent très rapidement tant les heures d'incantation en AG sont inutiles dans la réalité, tant les débouchés sont inexistants. Ces AG deviennent en quelques jours un folklore qui se marginalise petit à petit.
Jamais ces évènements ne dépassent 4 à 5 universités. En définitive, la mise en lien de problèmes spécifiques conduit à l'échec, malgré la campagne « unifiante » de l'UNEF. Pour reprendre les exemples : le plan U3M a été discuté et appliqué sans elle, le rapport Attali n'a pas été modifié et le commissariat général au plan continue à faire référence…
2.2. Sur les problèmes nationaux, l'UNEF est aussi inefficace.
La question budgétaire est aussi au nombre des rituels de l'UNEF. La rentrée universitaire ne peut se faire sans l'appel de l'UNEF à la mobilisation massive de tous les étudiants. La représentation se joue cette fois au Collectif National d'octobre : une motion est systématiquement votée pour donner rendez-vous aux « masses » devant l'Assemblée Nationale le jour du vote du budget. Des tracts sont diffusés dans toutes les universités. Résultat : pour le budget 2001, 40 personnes crient bien fort leur rejet, tandis qu'en 2002 ce sont 30 personnes bien décidées qui défient les députés d'adopter le texte. En réalité, l'UNEF n'a aucune capacité autonome de mobilisation, même de ses maigres troupes.
L'actualité nous offre la dernière manifestation de cette faiblesse. C'est le projet de suppression de 5600 postes de Maîtres d'Internat et de Surveillants d'Externat (MISE) dans les lycées de France pour la rentrée 2003. Cette question touche à la fois les étudiants, puisque ce dispositif représente une source d'emploi accessible non négligeable, et la collectivité scolaire du secondaire car c'est l'encadrement des élèves qui est en jeu.
Dans un premier temps, l'UNEF s'est aventurée seule sur ce dossier. Elle a « écumé » les universités, dans la mesure de ses forces militantes, afin d'organiser la résistance des étudiants à ce projet gouvernemental. Début octobre 2003, une fois la rentrée universitaire achevée, elle organise un rassemblement à Paris : 40 personnes…
Tout est à l'avenant : tant que l'UNEF est seule à l'impulsion, la mobilisation est inexistante dans son propre milieu. Elle peut tout juste essayer de masquer la misère quand elle organise sciemment un rassemblement national en même temps qu'une manifestation dans laquelle elle veut faire bonne figure, un 1er février 2003 sur les retraites, ou un 1er mai par exemple.
En ce qui concerne les MISE, le mouvement ne prendra consistance que lorsque les fédérations syndicales de professeurs s'en chargeront. Même dans ce cadre, l'UNEF ne représente aucune force, si ce n'est un nom dans les articles de presse, censé montrer que les étudiants sont dans le coup. Mais lors des manifestations locales, ce sont essentiellement les professeurs et les lycéens qui manifestent. Malgré ses banderoles, l'UNEF reste inexistante dans les cortèges. Lors de la manifestation nationale, centralisée à Paris le 8 décembre 2002, dans un cortège de 40 000 personnes environ, le cortège national des étudiants de l'UNEF rassemble 150 personnes.
Finalement, l'UNEF peut encore donner l'illusion qu'elle a prise sur la réalité du fait des liens et des relations institutionnelles qu'elle entretient. Elle peut d'autant plus le faire qu'elle est souvent vécue comme la seule structure viable de représentation des étudiants. Dans la réalité, ce décalage et ces échecs répétitifs, vécus par les étudiants, font perdre sa crédibilité à l'action collective organisée.